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Neurodiversité

La prédiction qui ne se trompe pas

On demande souvent de réviser une peur jugée irrationnelle. Quand le milieu la confirme chaque semaine, l’anticipation dit quelque chose d’exact sur les conditions réelles d’existence.

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Publié le 1 août 202610 min de lecture

Ce que votre environnement confirme pendant qu’on vous demande de changer de regard

La phrase douce

Elle arrive presque toujours au bon moment, dans un bureau clair, prononcée par quelqu’un qui vous écoute vraiment et qui vous veut du bien. Comprendre ne suffit pas. Vous pouvez savoir d’où vient votre peur, l’avoir racontée quinze fois, en connaître la date, le lieu, les noms et le déroulé exact, sans que rien ne bouge d’un millimètre. Le savoir reste posé sur l’étagère pendant que le corps, lui, continue son travail de veille comme si de rien n’était.

Jusque-là, personne ne peut sérieusement objecter. C’est même l’une des choses les plus justes que l’on puisse dire de l’expérience humaine. Cela vaut déjà bien mieux que la moitié de ce qui circule sur le même rayon.

On vous explique que votre cerveau a appris quelque chose de faux, qu’il produit une prédiction périmée et qu’il attend d’être démenti. Il faudrait donc une expérience correctrice, un moment où le réel refuse de confirmer l’attente, une surprise assez nette pour rouvrir la trace et permettre de la réécrire. Le vocabulaire est neuroscientifique, la promesse est vieille comme le monde. On vous propose de changer de regard.

J’ai envie de prendre cette proposition au sérieux, ce qui suppose d’aller lire ce sur quoi elle s’appuie.

Le labo, cette patte de mouche

En 2000, Nader, Schafe et LeDoux publient dans Nature un résultat qui a durablement remué la mémoire expérimentale¹. Une trace consolidée, quand elle est réactivée, redevient instable et doit être reconstruite pour persister. Bloquez la synthèse protéique dans l’amygdale au bon moment et le souvenir de peur s’affaisse. La mémoire cesse d’être un classeur pour devenir un chantier qui rouvre à chaque visite.

Treize ans plus tard, Sevenster, Beckers et Kindt ajoutent la condition qui décide de tout, précisément celle qu’on oublie de citer en conférence². Le rappel ne suffit pas. Il faut un écart entre ce que la personne attend et ce qu’elle obtient. Sans cet écart, la trace se réactive puis se referme, intacte, indifférente au traitement. L’erreur de prédiction ouvre la fenêtre. Rien d’autre ne l’ouvre.

Restent les chiffres agrégés, moins sexy que la découverte fondatrice et bien plus instructifs. Kredlow, Unger et Otto ont rassemblé soixante-trois comparaisons sur l’extinction post-rappel³. Chez l’humain, l’effet sur le retour de la peur se situe entre petit et modéré. Walsh et al. ont regardé ce que devient le procédé sur des mémoires réelles, chez des personnes qui souffrent vraiment de phobies, de trauma ou d’addiction⁴. L’amplitude bouge selon le type de traitement et l’hétérogénéité méthodologique est telle que les auteurs bornent eux-mêmes leurs conclusions, en insistant sur les conditions limites imposées par la nature de ces souvenirs.

Un mécanisme établi sur des rats et des étudiants volontaires devient, quelques conférences plus loin, une théorie générale de la souffrance humaine. Aucun des chercheurs cités ne prétend cela. Le saut se fait ailleurs, sur des estrades où la prudence rapporte moins que la formule.

Ce qui se vend ici sous l’étiquette de la neuroscience est un très ancien produit, réactualisé au goût du jour. La souffrance viendrait d’une croyance erronée, il suffirait de la démentir. Le développement personnel dit la même chose depuis un siècle avec un lexique plus fleuri et sans la moindre méta-analyse. La nouveauté tient au décor, pas à l’argument.

Le milieu, ce réel

Voici l’objection qui m’occupe, empirique plutôt que philosophique. Une expérience correctrice suppose que le réel démente l’attente. Que se passe-t-il quand le réel la confirme, semaine après semaine, sans jamais faillir à sa réputation ?

Copenhague fournit un cas d’école. Entre 2000 et 2007, la municipalité a attribué ses logements sociaux de manière quasi aléatoire, sans laisser les candidats choisir leur quartier. Boje-Kovacs et al. ont suivi les personnes ainsi affectées⁵. Atterrir dans un quartier très défavorisé augmente de 3,6 points de pourcentage la probabilité d’être ensuite sous traitement psychiatrique. L’effet s’accumule avec les années passées là. Personne n’avait choisi. Le milieu arrive en premier, il produit ce qu’il produit et la question de la prédisposition individuelle passe au second plan.

Verkuil, Atasayi et Molendijk ont agrégé le suivi longitudinal de plus de cinquante mille salariés sur le harcèlement au travail⁶. L’exposition dégrade la santé mentale plus tard, ce que l’on pouvait deviner. Le même travail montre que la fragilité antérieure augmente le risque d’être ciblé ensuite, ce qui est déjà plus dérangeant. La boucle tourne dans les deux sens, la personne et le milieu se fabriquent mutuellement ; l’idée d’un individu qu’il suffirait de recalibrer avant de le renvoyer dans le décor perd alors beaucoup de sa fraîcheur.

Prenez alors un salarié harcelé qui se réveille avec l’estomac serré chaque lundi matin. Sa prédiction est juste. Elle se vérifie à la réunion de neuf heures, dans le mail de dix heures trente, dans le silence de ses collègues à midi. Aucun travail sur ses représentations ne changera cela tant que la réunion, elle, ne change pas. Lui apprendre à réviser une anticipation exacte revient à lui apprendre la défiance envers un instrument en parfait état de marche.

Une attente que le milieu confirme chaque semaine dit quelque chose d’exact sur les conditions réelles d’existence de quelqu’un.

Le raisonnement se vérifie dans l’autre sens, ce qui est la seule manière honnête de le tester. Au pays de Galles, le programme Communities First a rénové les cent quartiers les plus défavorisés du territoire. White et al. ont comparé les zones traitées aux zones témoins et trouvé une amélioration de la santé mentale des habitants, avec une relation dose-réponse selon la durée de résidence⁷. Modifiez le milieu, les gens vont mieux, sans qu’aucun d’entre eux n’ait eu à travailler sur sa perception du monde.

Il faut cependant se garder de la version paresseuse de cette idée. Quand on a relogé des habitants dans l’ancien village olympique de Londres, quartier exemplaire pour la marche et les transports, Ram et al. n’ont trouvé aucun effet sur la santé mentale ni sur le bien-être, malgré une amélioration considérable du bâti et de la perception du quartier⁸. Repeindre ne soigne personne. Ce qui pèse relève de la privation matérielle et de la menace. Thomson et al. l’établissent du côté du revenu. Sortir de la pauvreté améliore la santé mentale et une perte de revenu la dégrade plus fortement encore⁹.

La pathologie comme raccourci aveugle

J’en viens à ce qui m’occupe vraiment, l’habitude de tout lire comme pathologie. Une vigilance qui correspond exactement aux conditions d’existence de quelqu’un se retrouve requalifiée en distorsion cognitive ou en schéma inadapté. Le vocabulaire change selon l’école, le geste reste le même. On situe le problème dans la tête de la personne parce que c’est là qu’on sait travailler. C’est aussi le seul endroit qu’on nous paie pour visiter.

Les personnes neurodivergentes connaissent ce mécanisme par cœur, souvent depuis l’enfance. Des années de sanctions bien réelles pour un ton de voix, une posture, un rythme, un besoin de prévisibilité traité comme un caprice, produisent une anticipation du rejet qui n’a rien d’une croyance irrationnelle. Elle a été apprise sur pièces. Je ne vais pas en faire un blason, la neurodivergence ne sanctifie personne et la littérature sur la détresse morale dans l’autisme reste jeune, loin d’un consensus qui autoriserait les grands récits¹⁰. Le point tient sans folklore. Quand l’environnement a réellement puni, l’anticipation de la punition est un calcul correct.

Ajoutez la dernière marche, la plus efficace. La personne finit par avoir honte de ne pas parvenir à réviser sa prédiction. Elle a suivi la thérapie, écouté les podcasts, fait les exercices, changé son regard autant qu’elle le pouvait. Son milieu continue tranquillement de valider ce qu’elle redoute. Elle en conclut qu’elle résiste, qu’elle s’accroche à ses schémas, qu’elle manque de volonté ou de lâcher-prise. On lui a demandé de corriger une erreur qu’elle ne commettait pas, puis on lui impute l’échec de la correction.

Le marché adore ce raccourci. Si tout se joue dans la perception, plus personne n’a à toucher aux conditions, l’employeur garde ses réunions, le bailleur garde son immeuble et l’individu garde la facture.

Ce qui reste à faire et par qui

La simplification symétrique ne vaut pas mieux et je ne vais pas la proposer en remplacement. Certaines difficultés relèvent bel et bien d’un apprentissage émotionnel ancien qui tourne à vide dans un présent devenu inoffensif. Là, le travail sur la mémoire émotionnelle a du sens, la fenêtre de reconsolidation existe et l’écart entre l’attente et le réel peut se produire, puisque le réel a effectivement changé. Personne ne gagne à jeter cette littérature par la fenêtre au motif qu’on en a fait un slogan.

Le travail sérieux consiste à distinguer les deux situations, ce qui suppose des questions que l’on pose assez peu. Comment se passe la semaine, concrètement. Qui décide de l’emploi du temps. Combien reste-t-il à la fin du mois. Que se passe-t-il quand la personne dit non. Ces questions n’ont rien de social au sens décoratif du terme, elles déterminent si la prédiction de la personne est fausse ou juste, donc si le travail thérapeutique porte sur une trace mnésique ou sur un contrat de travail.

Une accompagnante ou un thérapeute ne réécrira pas un bail, ne cassera pas une hiérarchie et ne relogera personne, je le sais aussi bien que vous. Il reste la possibilité de nommer, ce qui n’est déjà pas rien pour quelqu’un à qui l’on répète depuis dix ans que le problème vient de son regard. Dire à une personne que son anticipation est exacte, qu’elle a lu correctement sa situation et que le blocage ne vient pas de son cerveau, produit parfois davantage de mouvement que trois mois de restructuration cognitive.

Reste la part collective, celle qu’on préfère laisser dehors. Une société qui investit massivement dans la modification des perceptions individuelles et très peu dans la modification des conditions a fait un choix. Ce choix a l’avantage de coûter moins cher tout en produisant d’excellents contenus inspirants. La psychologie n’a pas à porter seule cette responsabilité. Elle gagnerait tout de même à cesser de fournir le vocabulaire qui la rend présentable.

Jérôme JOFFRAY

Notes
1. Nader, K., Schafe, G. E., et LeDoux, J. E. (2000). Fear memories require protein synthesis in the amygdala for reconsolidation after retrieval. Nature, 406(6797), 722-726.
2. Sevenster, D., Beckers, T., et Kindt, M. (2013). Prediction error governs pharmacologically induced amnesia for learned fear. Science, 339(6121), 830-833.
3. Kredlow, M. A., Unger, L. D., et Otto, M. W. (2016). Harnessing reconsolidation to weaken fear and appetitive memories. A meta-analysis of post-retrieval extinction effects. Psychological Bulletin, 142(3), 314-336.
4. Walsh, K. H., Das, R. K., Saladin, M. E., et Kamboj, S. K. (2018). Modulation of naturalistic maladaptive memories using behavioural and pharmacological reconsolidation-interfering strategies. A systematic review and meta-analysis of clinical and sub-clinical studies. Psychopharmacology, 235(9), 2507-2527.
5. Boje-Kovacs, B., Egsgaard-Pedersen, A., et Larsen, M. (2022). Neighborhoods and mental health. Evidence from a natural experiment in the public social housing sector. Journal of Population Economics.
6. Verkuil, B., Atasayi, S., et Molendijk, M. L. (2015). Workplace bullying and mental health. A meta-analysis on cross-sectional and longitudinal data. PLoS ONE, 10(8), e0135225.
7. White, J., Greene, G., Farewell, D., Dunstan, F., Rodgers, S., Lyons, R. A., Humphreys, I., John, A., Webster, C., et Fone, D. (2017). Improving mental health through the regeneration of deprived neighborhoods. A natural experiment. American Journal of Epidemiology, 186(4), 473-480.
8. Ram, B., Limb, E. S., Shankar, A., Nightingale, C. M., Rudnicka, A. R., Cummins, S., Clary, C., Lewis, D., Cooper, A. R., Page, A. S., Ellaway, A., Giles-Corti, B., Whincup, P. H., Cook, D. G., et Owen, C. G. (2020). Evaluating the effect of change in the built environment on mental health and subjective well-being. A natural experiment. Journal of Epidemiology and Community Health, 74(8), 631-638.
9. Thomson, R. M., Igelström, E., Purba, A. K., Shimonovich, M., Thomson, H., McCartney, G., Reeves, A., Leyland, A., Pearce, A., et Katikireddi, S. V. (2022). How do income changes impact on mental health and wellbeing for working-age adults ? A systematic review and meta-analysis. The Lancet Public Health, 7(6), e515-e528.
10. Al-Attar, Z., et Worthington, R. E. (2024). Moral distress and moral injury in the context of autism. Advances in Autism, 10(3), 200-219.

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