Publié le 14 mai 20268 min de lecture

Variations entropiques
Ce que nous appelons incohérence
Il existe des jours où notre pensée entre dans la pièce un peu avant nous, des semaines avant “les autres”. Elle a déjà compris le système et sa configuration, déplacé silencieusement les fichiers, repéré la faille du raisonnement, débugué et appliqué le fix pendant que nous cherchons encore une formulation présentable. Cette position, assez étrange, de savoir trop tôt et de devoir ensuite simuler une ingénuité de méconnaissance aux yeux du monde. Ce n’est pas toujours glorieux. Il y a, dans cette vitesse intérieure, quelque chose d’embarrassant qui isole dans la clarté. Nous sentons bien qu’un lien s’est fait dans une structure dévoilée et il faut convertir cela en langage social ou se taire.
Quelques heures plus tard, ou le lendemain, ou encore dans ce coin très ordinaire du quotidien que la plèbe appelle tranquillement « la vie », le même cerveau se retrouve bloqué devant un mail, un agenda, une démarche administrative, un appel qu’il faudrait passer depuis trois jours, un formulaire qui demande encore un justificatif de domicile comme si la preuve d’exister devait être rééditée tous les trimestres. La difficulté n’a rien d’héroïque et c’est même cela qui la rend si corrosive. Nous savons ce qu’il faut faire. Nous pouvons parfois l’expliquer à quelqu’un d’autre avec une clarté admirable, mais nous ne le faisons pas pour autant, ou alors dans un épuisement de l’âme, trop près ou trop tard. Le monde aura sa réponse. Nous, nous saurons le prix intérieur de cette minuscule misère.
Nous nous disons que les jours de haute disponibilité étaient peut-être un accident, une sorte de bug favorable dans une mécanique autrement défaillante. Ou bien nous faisons l’inverse, ce qui ne vaut guère mieux ; nous élevons les jours de puissance au rang de vérité essentielle et nous traitons le reste comme une trahison, une faute de caractère. Dans les deux cas, nous confondons variation de fonctionnement et verdict sur la personne. Un sujet perçu comme incohérent, car évalué avec un instrument grossier.
Nous vivons, il faut bien le dire, dans un monde construit pour des performances suffisamment stables pour devenir une norme. Celui qui produit régulièrement est réputé fiable. Celui qui varie devient suspect. Celui qui brille un jour et s’effondre le lendemain est très vite requalifié en être brillant mais ingérable, capable mais peu sûr, intelligent mais décidément compliqué. Une baffe manichéenne à la complexité.
Cette langue sociale est d’une efficacité redoutable. Elle juge vite, coûte peu et dispense presque entièrement de penser l’environnement, le coût sensoriel, la charge cumulative, la fatigue sociale, l’intérêt réel pour la tâche ou le seuil à partir duquel un système nerveux n’encode plus une demande comme une simple demande. C’est tout simplement une agression supplémentaire. Puis, comme toujours, ce regard finit par entrer. Il ne reste plus dehors très longtemps. Il devient le nôtre.
Les deux récits qui nous simplifient
C’est à cet endroit que le super-héros et le défaillant apparaissent comme deux récits de secours. Deux petites théologies intimes, si vous préférez, destinées à éviter la question la plus difficile.
Le super-héros naît très bien dans notre époque, parce qu’il flatte tout le monde et rassure l’entourage qui préfère l’histoire du talent mal canalisé à celle d’un fonctionnement réellement dépendant des conditions. Il rassure aussi le marché, qui adore transformer la souffrance en singularité inspirante, surtout lorsqu’il peut ensuite la vendre en conférence, en post motivant ou en petite fable rentable sur la différence qui serait, finalement, une chance pour l’entreprise, sans que cette dernière n’ait à adapter son approche ni laisser un réel espace d’émancipation.
Le problème est que ce récit n’aide pas beaucoup quand nous sommes incapables de répondre à trois messages, de tenir un planning ou de faire repartir un quotidien qui n’a rien d’une odyssée intellectuelle. Le super-héros supporte mal la banalité et préfère les sommets. Malheureusement, la vie humaine est surtout composée d’escaliers.
Le défaillant, lui, a moins de panache mais davantage de cohérence immédiate. Quand l’écart entre nos capacités observables et notre production réelle devient trop douloureux, trop énigmatique, trop humiliant pour être pensé au mieux ; il est reposant de décider que nous étions incapables depuis le début. Le creux devient alors vérité, le reste, un malentendu. C’est injuste, évidemment, et destructeur sur la durée, mais cela met fin au vertige de l’irrégularité. Une mauvaise explication soulage parfois davantage qu’une complexité exacte, surtout quand nous sommes déjà épuisés d’avoir à nous expliquer.
Parlons à nouveau de l’idem et de l’ipsé, juste un peu. L’idem, dans un profil neurodivergent, renvoie à une architecture de fonctionnement singulière, avec ses seuils, ses dépendances aux conditions, ses forces et ses vulnérabilités. L’ipséité, ou ipsé, elle, désigne ce que nous faisons de cette architecture dans notre récit. Bien des adultes en souffrance ne se racontent pas depuis une compréhension réelle de leur structure, plutôt du jugement extérieur intériorisé (oui, nous parlons bien de paradoxe) ; ils n’habitent pas encore leur fonctionnement, préférant se condamner de leur propre voix. Ricœur, d’ailleurs, formule précisément la recherche d’un statut du soi qui échappe aux alternances d’exaltation et de déchéance. On ne pouvait guère rêver meilleur point d’appui pour notre sujet.
Le super-héros et le défaillant ont donc une parenté plus profonde qu’il ne le semblait en évitant tous les deux l’enquête. Le premier transforme certaines fulgurances en essence, alors que le second transforme certains empêchements en destin. Aucun des deux ne nous demande vraiment ce qui précède un effondrement, ce qui rend une tâche accessible ou non, ce que coûte le bruit, le flou, l’imprévu, la fatigue sociale, l’absence d’intérêt, l’excès de… Bref, une suite d’effets cumulatifs très réels. Aucun des deux ne s’intéresse sérieusement aux conditions. C'est pourtant précisément là que se joue une part décisive du problème. Et aussi, si nous faisons bien notre travail, une part de la sortie.
La facture invisible
Ce qui aggrave tout cela est la morale implicite collée par le monde ordinaire sur des mécanismes qui ne sont pas moraux. La dépendance aux conditions n’est pas un vice. Le besoin de prévisibilité, d’une tâche lisible, d’un intérêt minimal, d’une charge sensorielle supportable, d’un seuil social non saturé, n’est pas une fantaisie de privilégié qui refuserait la dureté du réel. C’est souvent la réel même pour des personnes dont le système nerveux ne se règle pas sur les attentes majoritaires. Nous persistons pourtant à juger ces fonctionnements comme s’ils relevaient essentiellement de la volonté. Et que c’est très pratique pour l’imbécile moyen. Si tout vient d’un manque de volonté, plus personne n’a à penser les conditions, ni les cadres, ni la part collective du problème. L’individu porte tout, la société garde sa bonne conscience et tout le monde est content, surtout Mickey (cherchez, vous allez comprendre).
Ce que change une lecture située
C’est ici que Se repérer dans les modèles de l’évaluation importe. Il n’y a pas seulement à mesurer des produits ou de gérer des procédures, mais bien de penser une évaluation située, enfin attentive aux processus de l’activité humaine. Ne pensez pas (une petite injonction inoffensive) que cela est réservé aux pédagogues, ça touche en fait le cœur de notre sujet. Tant que nous nous évaluons nous-mêmes comme des produits, nous restons prisonniers de la dernière sortie de chaîne. Avons-nous répondu, produit, tenu, réussi, échoué ? Dès que nous replaçons l’action dans une lecture située, la question change et la métacognition s’enclenche, vertueuse. Que s’est-il passé ? Quelles conditions étaient réunies ou absentes ? Quel coût a été payé ? Quels seuils ont été franchis ? Quel type de soutien aurait rendu l’action possible sans transformer la personne en zone sinistrée pour les trois jours suivants ? Ce n’est plus la même intelligence. Ce n’est plus non plus la même éthique.
La sortie du paradoxe ne consiste donc pas à tuer le super-héros, ni à corriger le défaillant par quelque injonction (encore elle) positive vaguement parfumée au New age. Nous avons déjà suffisamment de marchands de lumière intérieure pour ne pas leur confier en plus nos systèmes nerveux. Cessons d’être gouvernés par ces deux récits et reconnaissons les capacités réelles sans en faire une identité totale. Les difficultés ne sont pas essence. Nous gagnons tous à trouver l'équilibre et savoir nous déplacer gaiement du super-héros au défaillant.
Cela change concrètement le quotidien. Un creux n’est plus automatiquement interprété comme la preuve renouvelée d’une faillite intime. Un pic n’est plus traité comme l’obligation d’être désormais à cette hauteur pour mériter d’exister. Nous commençons à lire nos variations comme des informations et non pas comme des excuses, ce qui serait l’objection favorite des moralisateurs de service. Rien n’est plus pratique, à terme, que la vérité sur son propre fonctionnement, une fois accepté. Elle coûte souvent cher au début, cette acceptation, parce qu’elle oblige à renoncer à de belles fictions, celle du génie maudit comme celle de l’incapable irrémédiable. Mais, elle finit par rendre une forme de liberté, même si plus modeste, au moins plus réelle.
La vie ne devient pas simple pour autant, je ne vendrai pas ce mensonge là. D’abord parce qu’il ne m’intéresse pas, ensuite parce qu’il y a déjà foule sur ce marché. En revanche, elle peut devenir plus juste. Et, pour des personnes qui ont longtemps vécu à travers des mots qui les trahissaient, n’est-ce pas déjà une victoire ?
Jérôme JOFFRAY